Paris a gardé une vingtaine de rues sous verrière.
Vous êtes boulevard Montmartre, il pleut, vous poussez une porte vitrée et vous vous retrouvez dans une rue intérieure de cent mètres, dallée de mosaïques, éclairée par une verrière, avec des boutiques de timbres et des restaurants de six tables. Dehors, il y a des bus. Ici, on entend les pas.
Il en reste une vingtaine à Paris. Il y en a eu cent cinquante.
Ils sont presque tous concentrés dans les 1er, 2e et 9e arrondissements, entre le Palais-Royal et les Grands Boulevards. C'est l'un des meilleurs arguments du quartier de l'Opéra quand on cherche où dormir à Paris : le parcours complet part de votre porte.

Pourquoi ils ont existé
Une question de boue.
Avant Haussmann, les rues de Paris n'avaient pas de trottoir. Pas d'égout digne de ce nom non plus. On marchait dans un mélange d'eau, de déchets et de crottin, au milieu des voitures à cheval, et les femmes en robe longue ne pouvaient pas faire de courses sans y laisser leur ourlet.
Des propriétaires ont eu l'idée de percer des passages à travers les îlots, de les couvrir de verre, de les paver proprement et d'y installer des boutiques. Résultat : on marche au sec, à la lumière, sans risque de se faire écraser, et on peut flâner. Le mot flâneur naît à peu près là.
Le premier a ouvert à la toute fin du XVIIIe siècle. Le mouvement dure quarante ans et s'arrête net.
Pourquoi ils ont disparu
Trois causes simultanées.
Haussmann perce des boulevards larges avec de vrais trottoirs, de vrais égouts et de l'éclairage. L'avantage principal du passage disparaît.
Les grands magasins arrivent. Le Bon Marché en 1852, puis les autres. Ils offrent la même chose, la promenade abritée et les boutiques, en beaucoup plus grand et avec des prix fixes.
Enfin, l'automobile. Les passages sont impraticables en voiture, les artères deviennent la norme.
Ils ont survécu par accident, parce que démolir un passage suppose de racheter des dizaines de commerces et de copropriétaires. Plusieurs ont été classés monuments historiques dans les années 1970 et 1980, ce qui a arrêté l'hémorragie.
Un philosophe allemand, Walter Benjamin, a passé treize ans à écrire un livre inachevé sur eux, considérant qu'ils étaient la clé pour comprendre le XIXe siècle. Il n'avait pas complètement tort.
Les six qui comptent
La galerie Vivienne
4 rue des Petits-Champs, 2e. Ouverte en 1823.
La plus belle, sans discussion. Une rotonde centrale sous verrière, des mosaïques au sol signées Giandomenico Facchina, un mosaïste italien qui a travaillé sur l'opéra Garnier, et un décor néoclassique de guirlandes et de déesses.
Elle a été conçue pour attirer la clientèle riche du Palais-Royal voisin, et elle a réussi pendant vingt ans. Vidocq, ancien bagnard devenu chef de la Sûreté puis détective privé, a habité au numéro 13.
La librairie Jousseaume, ouverte en 1826, est toujours là. C'est l'une des plus anciennes librairies de Paris encore en activité au même endroit.
La galerie Colbert
Mitoyenne de la Vivienne, ouverte en 1826 pour lui faire concurrence. Elle a perdu.
Aujourd'hui elle n'a presque aucun commerce : elle appartient à l'Institut national d'histoire de l'art et à la Bibliothèque nationale, et elle sert de circulation à des étudiants et des chercheurs. Sa rotonde, avec un grand candélabre au centre sous une coupole de verre, est vide et silencieuse.
C'est le contraste qui la rend intéressante. Vous passez de la Vivienne pleine à la Colbert déserte en franchissant une porte.
Le passage des Panoramas
11 boulevard Montmartre, 2e. Ouvert en 1800. Le plus ancien conservé.
Son nom vient de deux rotondes qui encadraient l'entrée et abritaient des panoramas, ces immenses toiles peintes à 360 degrés qui étaient le divertissement de masse de l'époque. Elles ont été démolies en 1831.
Le passage a été le premier lieu de Paris éclairé au gaz, en 1817. Les gens venaient pour voir la lumière.
Aujourd'hui il est occupé par des marchands de timbres et de cartes postales anciennes, des graveurs, dont la maison Stern installée là depuis 1834, et une série de bistrots étroits qui en font l'un des endroits les plus vivants du parcours à l'heure du déjeuner.
C'est le plus brut des six. Le sol est usé, les enseignes sont dépareillées, rien n'est restauré. C'est précisément son intérêt.
Le passage Jouffroy
10 boulevard Montmartre, juste en face des Panoramas. Ouvert en 1845.
Le premier passage construit entièrement en métal et en verre, sans bois, et le premier chauffé par le sol. C'était de la haute technologie.
Il abrite le musée Grévin, un hôtel ouvert en 1846 où Chopin aurait séjourné, une boutique de cannes, plusieurs librairies d'occasion et un marchand de jouets anciens. Il monte légèrement, avec quelques marches en milieu de parcours.
Le passage Verdeau
Il prolonge le Jouffroy de l'autre côté de la rue de la Grange-Batelière. Ouvert en 1846.
Plus calme, moins fréquenté, avec une belle verrière en dents de scie. Photographies anciennes, gravures, bandes dessinées d'occasion, brocante. C'est là qu'on va quand on ne cherche rien.
La galerie Véro-Dodat
19 rue Jean-Jacques-Rousseau, 1er. Ouverte en 1826.
Deux charcutiers, Véro et Dodat, ont investi leur fortune dans ce passage. Ils ont produit ce qui reste le plus élégant des six : un sol en damier noir et blanc, des colonnes, des plafonds peints, des devantures en bois sombre et des globes de verre.
Elle est courte, quatre-vingts mètres, et souvent vide. Christian Louboutin y a installé une boutique en 2003, ce qui a relancé l'endroit.
Un parcours en deux heures
Dans cet ordre, tout s'enchaîne à pied sans revenir sur ses pas.
Galerie Véro-Dodat, rue Jean-Jacques-Rousseau. Départ.
Traversée du Palais-Royal par les jardins et la cour d'honneur. Dix minutes.
Galerie Vivienne, entrée rue des Petits-Champs.
Galerie Colbert, mitoyenne, sortie rue Vivienne.
Remontée par la rue Vivienne jusqu'au boulevard Montmartre. Sept minutes.
Passage des Panoramas. Bon endroit pour déjeuner.
Traversée du boulevard, passage Jouffroy.
Passage Verdeau, dans le prolongement.
Deux heures avec les arrêts. Trois si vous entrez dans les librairies, ce qui est le but.
Le parcours se termine à cinq minutes de l'Opéra Garnier, ce qui en fait la matinée logique avant la visite du bâtiment.
Si vous avez encore du temps, ajoutez le passage du Grand-Cerf, rue Saint-Denis, à quinze minutes vers l'est. Sa verrière culmine à près de douze mètres, c'est la plus haute de Paris, et ses boutiques de créateurs en font le plus contemporain de l'ensemble. Il est à cinq minutes de la rue Montorgueil, ce qui permet d'enchaîner.
Les autres, pour la curiosité
Le passage du Caire, 2e. Le plus ancien de tous, ouvert en 1798, et le plus long avec trois cent soixante-dix mètres. Sa façade porte des têtes d'Hathor et un décor néo-égyptien, souvenir de la campagne d'Égypte. Il est au cœur du Sentier et travaille encore : c'est un passage de grossistes en textile, sans aucune concession touristique. À voir en semaine, il est mort le week-end.
Le passage Choiseul, 2e. Cent quatre-vingt-dix mètres, le plus long du quartier. Céline y a passé son enfance, sa mère y tenait une boutique, et il en a fait le décor de Mort à crédit sous un autre nom.
Le passage Brady, 10e. Sa partie couverte concentre depuis les années 1970 restaurants et épiceries indiens et pakistanais. L'atmosphère n'a rien à voir avec le reste de la liste.
En pratique
Les passages ferment. La plupart baissent leurs grilles entre vingt heures et vingt-deux heures, et certains sont fermés le dimanche. La galerie Véro-Dodat est fermée le dimanche toute la journée.
Le lundi, beaucoup de boutiques sont closes même si le passage est ouvert.
La lumière est meilleure en milieu de journée. Les verrières ne captent rien tôt le matin ni en fin d'après-midi, et l'éclairage artificiel ne compense pas.
Prenez le parcours par temps de pluie. C'est littéralement pour ça qu'ils ont été construits.
Notre appartement près de la place Vendôme est à dix minutes de la galerie Véro-Dodat et à un quart d'heure du passage des Panoramas. Voir les disponibilités.






