Des passages privés que la ville laisse traverser.
Une porte cochère qui n'a l'air de rien. Vous poussez, il fait sombre, vous montez trois marches, et vous débouchez dans une cour Renaissance avec des galeries à arcades sur quatre étages. Puis vous continuez, vous traversez une deuxième cour, une troisième, et vous ressortez dans une autre rue, à cent mètres de là.
C'est ça, trabouler.
Le mot vient du latin trans-ambulare, traverser. Il n'existe qu'à Lyon. Et si vous cherchez où dormir à Lyon en fonction de ce que vous voulez voir, sachez que les deux quartiers de traboules, le Vieux Lyon et la Croix-Rousse, sont à moins de dix minutes à pied l'un de l'autre depuis la presqu'île nord.

Ce qu'est une traboule, exactement
Un passage privé qui traverse un ou plusieurs immeubles et relie deux rues parallèles. Pas un porche, pas une impasse, pas une cour fermée. Un passage. Si ça ne ressort pas ailleurs, ce n'est pas une traboule.
La plupart traversent un seul immeuble. Certaines en traversent quatre, avec des cours successives, des escaliers à vis et des changements de niveau.
Il faut aussi distinguer deux familles, qui n'ont ni le même âge ni la même fonction.
Celles du Vieux Lyon sont Renaissance, XVIe siècle, construites par des marchands italiens et lyonnais enrichis par la soie et les foires. Elles sont décoratives autant que pratiques : cours à galeries, tourelles d'escalier, puits, encadrements sculptés.
Celles de la Croix-Rousse sont du XIXe, ouvrières, sans ornement. Elles ont été percées pour une raison précise : descendre les pièces de soie tissées sur le plateau jusqu'aux marchands de la presqu'île sans les exposer à la pluie. La soie mouillée est perdue.
Pourquoi elles existent
À cause de la forme de la ville.
Au IVe siècle, les habitants descendent de la colline de Fourvière vers les bords de Saône, où l'eau est accessible. Ils construisent le long du fleuve. Le terrain disponible est une bande étroite entre l'eau et la colline, alors les rues se tracent parallèlement à la Saône, longues et serrées.
Problème : depuis une rue haute, pour atteindre l'eau, il faut faire un détour énorme. La solution a été de percer les immeubles perpendiculairement. Les traboules sont donc, à l'origine, des raccourcis vers le fleuve.
À la Croix-Rousse, la logique est la même mais la pente remplace le fleuve. Les rues suivent les courbes de niveau, les traboules coupent droit dans la pente.
Combien il y en a, combien sont ouvertes
Environ cinq cents traboules sont recensées à Lyon. Une quarantaine sont accessibles au public.
L'écart s'explique simplement : ce sont des parties communes d'immeubles habités. Depuis 1990, une convention entre la Ville et les copropriétaires permet l'ouverture en journée, la Ville prenant en charge une partie de l'entretien et de l'éclairage en échange.
Cette convention est renégociée régulièrement. Des traboules ferment, d'autres rouvrent. C'est pour ça qu'un plan imprimé il y a cinq ans ne vaut plus grand-chose, et que vous tomberez forcément sur une ou deux portes verrouillées. Ce n'est pas grave, prévoyez large.
Les règles, avant d'entrer
Ce sont des habitations. Des gens y vivent, montent leurs courses, dorment derrière ces fenêtres.
Horaires d'ouverture habituels : entre 9 h et 19 h. Certaines ferment plus tôt.
On parle bas. Le son monte dans une cour à galeries comme dans un puits.
On referme la porte derrière soi.
On ne photographie pas les fenêtres et les portes d'appartement.
On ne monte pas les escaliers privatifs. Le passage traverse, il ne dessert pas.
Les groupes de plus de six personnes ont besoin d'une autorisation.
Ça paraît évident écrit comme ça. Ça l'est moins un samedi d'août rue Saint-Jean.
Parcours 1 : le Vieux Lyon, une heure
Le plus dense. Départ place du Change, arrivée place Saint-Jean.
Point de départ, place du Change. La maison Thomassin, façade gothique du XVe, donne le ton du quartier avant la Renaissance.
8 rue Juiverie. L'hôtel Bullioud et sa galerie sur trompes, construite en 1536 par Philibert Delorme, l'architecte qui travaillera ensuite pour Diane de Poitiers et Catherine de Médicis. C'est une prouesse technique autant qu'un objet décoratif : une galerie posée dans un angle, sans pilier au sol.
Rue Saint-Jean, entrée au 27, sortie au 6 rue des Trois-Maries. Cour à galeries, courte, bien conservée. Bonne première traboule pour comprendre le principe.
La Longue Traboule, entrée au 54 rue Saint-Jean, sortie au 27 rue du Bœuf. La plus connue et la plus longue ouverte au public. Quatre immeubles, quatre cours, plusieurs niveaux. On perd le sens de l'orientation au milieu, ce qui est exactement le but.
16 rue du Bœuf. La tour rose, tourelle d'escalier octogonale à l'enduit ocre, visible depuis la cour. C'est l'image qui illustre à peu près tous les guides sur Lyon.
24 rue Saint-Jean, sortie 2 place du Gouvernement. Pour finir sur une place calme, en retrait du flux.
Comptez une heure en marchant lentement. Deux si vous vous arrêtez dans les cours, ce qui est le seul intérêt de l'exercice.
Parcours 2 : les pentes de la Croix-Rousse, quarante minutes
Moins spectaculaire, plus émouvant. Départ place des Terreaux, arrivée rue Burdeau.
Montée Saint-Sébastien puis place Colbert. Vous montez, doucement d'abord.
La cour des Voraces, 9 place Colbert. Entrée par la place, sortie au 29 rue Imbert-Colomés ou au 14 bis montée Saint-Sébastien.
C'est le monument ouvrier de Lyon. Un escalier monumental à six volées, à ciel ouvert, plaqué contre la façade d'une cour intérieure, construit vers 1840. Les Voraces étaient une société de compagnons canuts, mutuelle et société secrète à la fois. La cour a servi lors de l'insurrection de 1848, puis pendant l'Occupation.
Rien n'y est décoratif. Tout est fonctionnel : monter vite, descendre vite, disparaître. C'est précisément ce qui la rend impressionnante.
29 rue Imbert-Colomés, en direction de la rue des Tables-Claudiennes. Traboule courte, typique des immeubles à canuts, avec les plafonds hauts qu'on aperçoit par les fenêtres des paliers.
Passage Thiaffait, rue Burdeau. Un ensemble de cours et d'escaliers réhabilité, occupé depuis 2004 par des ateliers de créateurs. On termine dans quelque chose de vivant plutôt que dans un musée.
De là, vous êtes à cinq minutes de la montée de la Grande Côte si vous voulez continuer vers le plateau. Le reste du quartier est détaillé dans notre guide de la Croix-Rousse.
Ce que la Résistance a vraiment utilisé
On raconte beaucoup que les résistants échappaient à la Gestapo en traboulant. C'est vrai, et c'est aussi devenu une légende un peu trop lisse.
Ce qui est documenté : Lyon était un centre majeur de la Résistance en zone sud, l'imprimerie clandestine et le transport de courrier y étaient intenses, et les traboules ont servi à circuler discrètement et à semer une filature. Ce qui l'est moins : l'image du résistant disparaissant dans un dédale que les Allemands ne comprenaient pas. La Gestapo à Lyon connaissait la ville.
La réalité est plus simple et plus utile : dans un quartier où deux rues parallèles communiquent par vingt passages, suivre quelqu'un est très difficile. Ça suffit à expliquer l'usage.
Où trouver un plan à jour
Trois options, par ordre d'utilité.
L'Office du tourisme, place Bellecour, distribue un plan papier des traboules ouvertes. C'est le plus fiable, parce qu'il est réimprimé quand la liste change.
La Ville de Lyon propose une application dédiée, avec les entrées géolocalisées. Pratique sur place, à condition d'avoir du réseau dans les cours, ce qui n'est pas toujours le cas.
Les visites guidées, en français et en anglais, durent en général deux heures et coûtent une quinzaine d'euros. Leur intérêt n'est pas l'accès, la plupart des traboules du parcours sont publiques, mais le commentaire. Si l'histoire de la soie vous intéresse, ça les vaut. Sinon, le plan papier suffit.
En pratique
Le matin est le bon moment. Les cours prennent la lumière et le quartier n'est pas encore plein.
Chaussures plates. Les pavés du Vieux Lyon et les escaliers des pentes ne pardonnent pas.
Ne planifiez pas plus de six ou sept traboules dans une sortie. Au-delà, elles se ressemblent toutes et vous ne regardez plus rien.
Et attendez-vous à ce que deux portes soient fermées. Ça fait partie du jeu.
Le parcours du Vieux Lyon se combine bien avec la cathédrale et le musée Gadagne, à quelques rues de là. Le reste du quartier, et la question de savoir s'il faut y dormir, est traité dans notre guide du Vieux Lyon.
Depuis nos appartements des Terreaux, la cour des Voraces est à dix minutes de marche et la rue Saint-Jean à sept, par la passerelle Saint-Vincent. Voir les disponibilités.






